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KNUT

Interview (2010)





Hello les mecs! Alors si je me réfère à mon plan d’interview type, je suis censé commencer en vous demandant une présentation du groupe… mais on va être insensé pour une fois, encore. Je propose plutôt que l’on commence avec quelques anecdotes qui m’ont interpellé quand j’ai écrit la biographie du groupe, histoire de se mettre en jambe tranquillement… J’ai par exemple appris que votre album «Bastardiser» faisait l’objet d’une question dans la version helvète du Trivial Pursuit! Vous pouvez nous en dire plus à ce sujet? Quelle est cette fameuse question? Les mecs de Mastodon avaient déclaré qu’un groupe était VRAIMENT connu une fois qu’un de ses morceaux figurait sur le jeu vidéo Guitar Hero… Qu’en est-il pour le Trivial Pursuit? L’aboutissement d’une carrière?


Roderic: L'histoire du Trivial Pursuit est authentique. Il y a une dizaine d’années, un pote nous raconte avoir tiré cette question lors d'une soirée passée à jouer. Impossible de savoir comment on est arrivés là. Sans doute qu'il y un fan de hard parmi les rédacteurs des questions. Je vais tâcher de retrouver le carton et t’en fournir un scan.


Autre anecdote, plus dans le registre «comico-absurde» cette fois-ci, c’est cette histoire d’ourson blanc affectueusement prénommé «Knut». J’ai lu dans un journal que cette histoire ne vous avait fait rire qu’à moitié, au début, puisque le zoo de Berlin voulait déposer la marque «Knut». Quel regard portez-vous sur cet événement avec le recul? Avez-vous, à un moment donné, été vraiment inquiet avec cette histoire?

Là c’est le grand n’importe quoi… Déjà que notre nom de groupe reste incompris par 90% des gens (non ce n’est pas le prénom nordique, non ce n’est pas la fête chez Ikea), cette histoire berlinoise n’a rien arrangé. Au départ ça nous a fait marrer car il ne se passait pas un jour sans que le mot Knut fasse les gros titres et manchettes des journaux. Avec des associations d’idées passablement absurdes. Ensuite quand on a entendu que le zoo de Berlin allait déposer le nom comme une marque, on a eu un moment de flip (il existe un groupe à Genève, Sinner dc, qui avait dû modifier son nom à cause d’un obscur combo allemand je crois). Renseignement pris, ce genre de démarche n’a pas d’incidence s’il n’y a aucun rapport entre les deux objets. Le zoo voulait empêcher l’exploitation commerciale de l’ours (produits dérivés) et il avait sûrement raison. Tout ça nous a valu quelques articles amusants dans des journaux, notamment un quotidien australien qui nous a contacté pour une interview à ce sujet.


On continue, larme à l’œil, avec les anecdotes qui ont ponctué votre carrière… mais de manière plus sérieuse cette fois-ci. En 1999, j’ai appris que, suite à «Bastardiser», Relapse vous avait proposé de grossir son écurie. Quel regard portez-vous, à nouveau, sur cette proposition et votre choix? Qu’est-ce qui vous a poussé à l’époque à signer sur Hydrahead et non pas sur Relapse, qui compte/comptait tout de même dans ses rangs des monstres indétrônables (Neurosis, Nasum, DEP, Today is The Day, Buried Inside, et… un certain Mumakil à présent!)?

Relapse s’était effectivement montré intéressé, mais pas encore au point de signer. Disons qu’ils étaient en phase d’approche et que le numéro 2 ou 3 du label était motivé (c’est lui qui nous avait contactés) mais apparemment le boss suprême l'était un peu moins. On était évidemment sur le cul, mais comme on discutait en même temps avec Hydra Head – ça fait partie de ces moments où tout te tombe dessus en même temps – il n’y a jamais eu de dilemme. Relapse sortait de très bons trucs à cette époque mais Hydra Head correspondait plus à ce qu’on aimait chez un label – cohérence, esthétique, dimensions du label, manière de considérer les groupes et de traiter avec eux. Relapse aurait été un choix opportuniste alors qu’avec Hydra Head on se sent vraiment chez nous. On aime à peu près tout ce qu’ils sortent et ce sont devenus des amis, ce qui est loin d'être le cas avec d'autres labels et leurs groupes.



Continuons cette interview avec les labels, et particulièrement Hydrahead… On a appris il y a quelques temps que Pelican (groupe que vous connaissez bien et qui, d’ailleurs, pour la (nouvelle) petite anecdote, m’avait confié pendant la réalisation de la compil’ Falling Down que Knut était l’une des influences majeures du combo) quittait le label Hydrahead. Vous comprenez ce choix? Ce départ m’amène à la question suivante: comment percevez-vous l’évolution de ce/votre label? Convient-il, encore et toujours, à vos attentes et à la musique de Knut?

Pelican quittent HH et on figure parmi leurs influences? Tu m’apprends des choses. J’ai de la peine à distinguer des similitudes entre nos groupes mais pourquoi pas, je sais qu'on a des influences communes au départ. Ce sont des gens adorables même si musicalement ce n’est pas le groupe de chez HH que je préfère. Je me rappelle ce concert au Fireside Bowl de Chicago lors de notre tournée avec Isis où ils ont apparemment passé leur démo à Aaron pour être signés. Leur concert avait été assez marquant dans un style Godflesh meets sludge bien gras. Un des rares groupes avec Keelhaul et Thrones qu’on ait retenu de cette tournée. Pour répondre à ta question, sachant qu’ils sont une des meilleures ventes du label et qu’ils reçoivent sans doute plein d’offres intéressantes, je peux comprendre qu’ils aient envie de tenter quelque chose de nouveau. Sauf si c’est pour signer chez une major et revenir la queue entre les jambes comme Cave In...

[Knut/Isis/Thrones @ CBGB (2001)]

Isis et Knut c’est un peu… une longue histoire d’amour. Il y a déjà eu cette tournée US en 2001. L’un des moments majeurs de votre carrière? Vous aviez entre autre joué au CBGB de New York… quel(s) souvenir(s) gardez-vous de ce périple américain? L’idée de retraverser l’Atlantique, pour le nouvel album par exemple, vous trotte-elle dans la tête?

Cette tournée remonte déjà à loin. On ne peut qu'être reconnaissant à Aaron et HH de nous avoir embarqué trois semaines sur la route avant même que «Challenger» ne soit sorti (à l'époque ils avaient juste réédité «Bastardiser» et sorti un CD 4 titres pour l'occasion). Sur place on avait tout, le matos, le van avec chauffeur, le public d’Isis. Quelques images incroyables comme ce centre social à Des Moines (la ville de Slipknot), Salt Lake City la capitale des mormons avec son centre autonome où on n’a pas pu jouer parce qu’ils venaient d’être attaqués par des kids chrétiens straight-edge ultras (un mec se trouvait à l’hosto dans un état critique), la traversée du désert et le petit déj' à Las Vegas à l'aube, Los Angeles, San Francisco en plein «Beyond The Pale», un club en Arizona où le public avec/sans alcool était séparé par une grille, un concert à Boston avec Converge et toute la clique HH, et finalement New York au CBGB sur les rotules deux semaines avant la chute des Twin Towers… Y retourner serait évidemment incroyable. Aller au Japon aussi, un vieux rêve. L’Amérique latine doit être un trip bien intense.


Vous étiez également partis en tournée avec eux en Europe et, il y a quelques temps, je suis tombé sur Youtube sur une vidéo de vous, en compagnie d‘Isis, qui reprenaient, tous ensemble et gaiement, votre morceau «H/Armless». Comment vous est venue cette idée? Cette «expérience» n’a eu lieu que sur votre date à Genève? Avez-vous vu la prestation live du morceau «Ascension» des Kehlvin/Rorcal? Prestation qui, à coup sûr, a dû/doit réveiller quelques souvenirs nostalgiques à tous les chanceux présents ce soir-là à l’Usine…

Je ne sais plus comment l’idée est venue, mais les gars d'Isis aimaient bien ce morceau. On était neuf sur scène à l’Usine et un autre soir en Italie, à Tarzo je crois. On a remis ça par la suite avec Ben Carr de 5ive et Justin de Jesu. La version avec Justin a été enregistrée de même qu’une reprise de «Merciless» de Godflesh avec lui à la troisième guitare et au chant, il faudrait qu’on sorte ça un jour.
Je n’ai pas vu «Ascension» en live.


J’ai cru comprendre, en fouinant un peu, que vous vous sentiez un peu «seuls», musicalement parlant, durant les premières années d’existence du groupe. Didier déclarait dans une interview que vous étiez «trop métal pour les hardcoreux, trop weird pour les metalleux». Actuellement, c’est une tout autre histoire… des formations comme Converge, Botch ou encore Coalesce ont façonné une «nouvelle» scène. Vous êtes fréquemment cités comme influence majeure à présent, quel(s) regards portez-vous là-dessus, sur ce nouveau statut?

Tu résumes bien les choses. Quand on a commencé, on ne se posait pas la question de savoir à quelle scène on appartenait, sauf underground ou alternative. On a peu à peu réalisé qu’il n’existait pas de niche sur mesure pour Knut. Ça ne nous a jamais empêché de jouer, mais c’est vrai qu’il nous a fallu créer notre propre dynamique, raison pour laquelle nous avons lancé Snuff Records et sommes devenus proches d’autres groupes singuliers comme Fragment, Tantrum, impure Wilhelmina, Brazen ou Shora. Nostromo étaient sans doute plus typés musicalement même s’ils attiraient un public varié fait de punks, métalleux, nerds ahuris par leur technique, etc. Pour nous ce n’était pas un problème car c’est aussi pour ça qu’on a créé Knut, pour faire ce qu'on avait envie d'entendre, sans recracher une formule ni sonner comme un autre groupe. Knut a d'emblée été une synthèse de tout ce qui nous passionnait et qui allait du metal /grind /punk-hardcore à l’industriel/noise extrême en passant par tous les groupes des nineties comme Helmet, The Jesus Lizard, Tad, Unsane, Barkmarket, Today is The Day et j’en passe. J’ajouterai mes influences prog (Yes, Rush, King Crimson, Mahavishnu Orchestra) et tout le classic rock de Black Sabbath, Soundgarden, Kyuss, C.O.C, cette musique des années 90-92 décisives pour notre génération.

[Photo de Maoya Bassiouni]

Actuellement, et là encore ça n’a pas toujours été ainsi, la scène suisse est réputée internationalement. Vous en avez façonné les bases: musicalement, bien sûr, mais aussi grâce à Snuff Records ou encore avec le fanzine que vous teniez il y a quelques années, EVIL Zine. Ressentez-vous une forme de fierté avec le recul, le sentiment d‘avoir mis quelque chose en place? Quels sont les groupes suisses, disons plus «récents» et jeunes, qui vous ont mis sur le cul?

La scène suisse a été façonnée bien avant par des pionniers comme Celtic Frost, Coroner, The Young Gods, Fear of God, Calhoun Conquer, Alboth... L’underground suisse a toujours produit des trucs marginaux et originaux. Peut-être cela se ressentait-il moins du côté romand (francophone) qui était marqué par le punk et le rock alternatif français. Les groupes à grosses guitares et voix hurlées en anglais, il n'y en avait pas des masses à part les Young Gods qui ont eu une très grosse influence surtout pour l’approche radicale (Swans!) et l’intensité scénique des débuts. Le côté «on oublie sa retenue helvétique et on y va à fond».
Evil Zine n’a duré que le temps de deux numéros, c’était le carnet de bord d’un groupe de potes en train de vivre et découvrir des trucs ensemble, sortir des prod, organiser des concerts, en voir sans arrêt et sympathiser avec des groupes et labels, monter notre propre mailorder, etc. Entre-temps, la scène suisse a vraiment décollé notamment grâce à Internet. Je me souviens qu’avec Knut on bookait nos premières tournées par fax! On échangeait encore du courrier par lettres, une époque révolue.
Les groupes qui nous plaisent? Il y en a beaucoup dans tous les coins de Suisse, ça m’embêterait d’en oublier. Le fait que le Jura par exemple, une région montagnarde et périphérique sur le plan culturel, ait une scène très active et qu’il y ait un festival (le VnV) où ont joué des groupes comme Neurosis, Entombed ou Electric Wizard en dit long sur le décloisonnement et l’absence de complexes.



Toujours par rapport à cette scène suisse, Christian, entre autre, avait souligné dans une interview faite avec impure Wilhelmina, qu’il y avait très peu de «communication», au final, entre la scène romande et la scène alémanique. Quelle en est la cause? La barrière de la langue?

A priori ça ne devrait pas être le cas vu qu’on communique très bien en anglais, mais c’est vrai qu’il subsiste une espèce d’ignorance mutuelle entre ces deux régions. De fait, on a moins joué en Suisse alémanique qu’en Allemagne ou en Belgique. Ça doit tenir au climat politique et culturel du pays, et à l’absence de médias communs en particulier dans les domaines spécialisés comme le nôtre. En tout cas il n’existe rien ici qui fasse le lien, à part quelques assos et promoteurs éclairés. On est toujours très bien accueillis par les Alémaniques cela dit.


La vingtaine passée, je suis admiratif de votre parcours et des choses que vous avez connues et que je ne connaîtrai jamais. Didier, à nouveau, regrettait par exemple la disparition des squats («comme l’Ilôt 13, la Cave 12, la Tour, le Garage, le Goulet qui ont malheureusement pour la plupart disparu...»), où vous aviez fait vos premiers concerts… La question est large, volontairement, mais comment percevez-vous, avec votre expérience, l’évolution de la scène?

Là tu mets le doigt sur un truc dramatique, la disparition des lieux culturels autogérés. La particularité des squats consistait à intégrer logement et accueil: cantines pas cher, salles ouvertes à toutes les formes émergentes (musique, théâtre, danse, performance, etc). Sans cette effervescence et ces échanges, Genève n’aurait pas connu la scène alternative dont même ses élites et ses gouvernants se gaussent. Je ne comprends pas leur absence de vision et leur manque de logique, car désormais les rares lieux comme l’Usine ou l’Ecurie sont engorgés et génèrent des tensions à force de refuser du monde, de devoir tenir la barre tout seuls. Dans les années 1980-90 il existait une diversité d’offre et d’expériences qui a profité à tout Genève, non seulement aux acteurs «underground» mais à ses représentants politiques et ses institutions culturelles plus établies, dont proviennent plein d’anciens alternatifs. Comme quoi le pouvoir rend amnésique, même si dernièrement des choses ont été faites pour reloger les artistes, en particulier ceux de l'ancienne friche industrielle Artamis, occupée par des centaines de gens durant plus de dix ans. Mais la tolérance vis-à-vis de nouvelles expériences spontanées, donc incontrôlables par définition, a disparu et c’est problématique.
Knut s'est forgé en jouant dans tous les lieux que tu cites et bien d’autres, on a d'ailleurs enregistré notre premier disque «Leftovers» dans le sous-sol d’un squat, le Manoir, où avait lieu chaque année une Nuit des Pétards d’or, un concours de machines à fumette qui réunissait des centaines de personnes, impensable aujourd’hui! Inutile de dire qu’on n’aurait jamais eu les moyens d’accéder à un studio pro ni à des salles de concert autres que l’Usine à nos débuts.


On reproche fréquemment à ma génération d’être, en quelque sorte, «pourrie/gâtée»: d’un clic, la possibilité de se procurer la discographie entière d’un groupe alors que, il y a quelques années, ils fallaient «fouiner» chez les disquaires, se démener pour se procurer un bon skeud, acheter des fanzines pour se tenir informé, etc. Je voudrais tout de même nuancer un peu ce tableau idyllique ou le jeune connard peut avoir, gratuitement et facilement, accès à «tout». Certes, les réseaux peer-to-peer et autre myspace ont permis un accès à tous/tout, et cela, tout en restant bien au chaud derrière son clavier. Néanmoins, et à mes yeux, le jeune fan de hard, comme celui des années début 90, doit toujours se «démener» (encore plus qu’avant?) pour trouver un bon skeud. Alors certes, on ne «fouine» plus chez les disquaires à présent… mais sur Myspace. Je ne suis pas convaincu qu’actuellement, au final et quand on voit la quantité de skeud qui sort chaque semaine, que ce soit plus «facile» qu’avant. Trouver un bon skeud et dénicher un groupe de qualité, et ce malgré toutes ces «nouvelles technologies», est à mes yeux aussi difficile qu’avant, si ce n’est plus… êtes-vous d’accord avec ce raisonnement, vous qui avez vécu «l’avant Internet»?

Toutes les époques ont du bon. Les blogs et Myspace me permettent de découvrir une masse de choses auxquelles je n’aurais jamais eu accès si j’avais dû débourser ou même attendre d’en entendre parler. Heureusement il existe à Genève un réseau de discothèques municipales que j’ai abondamment fréquenté quand j’allais au collège (le lycée français) et où j’ai en grande partie fait ma culture musicale. Et il y avait les grands frères, les nouveaux potes et les petits disquaires. Tous ces éléments qui créent du lien. Le problème est là: Internet est une mine d’or pour des mélomanes isolés devant leurs ordinateurs remplis jusqu’à la gueule de fichiers anonymes dont ils ne savent plus quoi faire (c’est mon cas). Heureusement qu’il existe des forums pour partager son expérience de la musique, pour s’emporter, partager, critiquer, découvrir. Et bien sûr les concerts qui restent des lieux d’imprévus, de rencontres réelles et non virtuelles entre les musiciens et le public. Inutile de trancher en faveur d’une époque ou d’une autre. Le passé était peut-être plus «pur», la musique se méritait et retenait davantage notre attention (pochette, lyrics, disques passés en boucle et analysés avec ferveur) mais aujourd’hui les gens sont (du moins potentiellement) plus érudits, et la frustration de ne pas avoir accès à certains trucs a disparu. On verra à long terme si tout ça tue la créativité et si les gens deviennent complètement blasés.

[Photo de JC Hernandez]

Quand on regarde le chemin parcouru depuis 1994, on se dit que vous avez tout fait et tout vécu, «Alter» apparaissant comme la consécration de votre carrière avec ces invités plus prestigieux les uns que les autres. A quoi aspirez-vous à présent? Quels sont vos «objectifs» actuellement? Ou tout du moins, et formulé autrement, que peut-on souhaiter de plus à Knut dans les mois/années à venir?

C’est gentil mais tout s’est passé de manière bien plus hasardeuse et moins linéaire que tu ne le décris. J’ai de la peine à réaliser que Knut existe depuis seize années. Il y a eu des changements internes importants, des périodes de creux assez longues. Il n'y a rien d'aquis, tout est toujours à refaire, il faut relancer la machine, retrouver l'alchimie au sein du groupe, battre le rappel des labels, des tourneurs, convaincre les festivals et ceux qui n'ont pas forcément entendu parler de toi. J’ai lu plein de fois qu’on avait splitté, ce qui n’a jamais été le cas, c’est dire si on est vite oubliés dès qu'on reprend disparaît deux ou trois ans. Les objectifs ne sont jamais prédéfinis de manière trop ambitieuse. J’espère qu’on a réussi un nouvel album dans lequel les gens auront envie de s’immerger.


Pensez-vous que l’âge, et tout ce qui en découle (comme le fait de devenir père de famille, etc.) puisse devenir une des causes principales qui vous pousse à arrêter de faire du «hard»?

Je disais l’autre jour à Serge que ce serait le dernier line-up de Knut. Je suis heureux que le groupe soit encore là avec de nouveaux membres aussi talentueux et motivés. Il y a trois ans, ça m’aurait paru hautement improbable et si on a persévéré c’est parce que ces trois-là se sont présentés, qu’on les connaissait, qu’ils connaissaient le groupe et avaient envie de relever le défi. Je n’aurais pas passé une minute à auditionner des mecs venus de nulle part. Knut reposait largement sur une alchimie humaine qui durait depuis plus de dix ans, alors c’est presque un miracle.


Que Knut soit connu internationalement, c’est une certitude… que ce soit outre-Atlantique, en Europe centrale ou en Europe nordique, ça fait pas mal d’années que le hard y est présent, et, dans certains cas, plus ou moins démocratisé. Cependant, j’ai l’impression que dans certains pays (je pense à la Grèce par exemple), des scènes se mettent progressivement en place. Quels sont les pays les plus «improbables» ou vous percevez que les choses commencent à bouger? Roderic me parlait par exemple de Singapour…

On a reçu quelques messages de mecs de Singapour sur Myspace, ce qui suggère un public et sûrement une scène et des groupes dont on n’a jamais entendu parler… Je ne vois pas un seul pays à l’ère Internet où quelqu’un ne jouerait pas un truc à la Isis ou Mastodon. A part en Afrique pour des raisons évidentes, et encore.
La Grèce a été une belle surprise. Un pays où j’avais passé des vacances depuis tout gosse et voilà que je me retrouve sur scène face à un public de headbangers et de mignonnes en tee-shirt Knut moulants. Yes!


Même s’il n’y a pas beaucoup de kilomètres entre Genève et la France, certains éléments sont néanmoins foncièrement différents. Quel regard portez-vous, par exemple, sur le statut d’intermittent du spectacle présent en France?

C’est une vieille question que les Français eux-mêmes semblent avoir de la peine à trancher. Trop de confort ou prise en compte des besoins légitimes des artistes? Je ne sais pas. C’est triste à dire mais les meilleurs groupes viennent de pays qui sont des jungles sociales. Encore que la Scandinavie regorge de talents! En Suisse, les artistes galèrent pas mal surtout dans le théâtre ou la danse où les vocations sont plus professionnelles. Les musiques dites actuelles sont vraiment considérées comme un hobbie. Nous en tout cas, on a presque tous des jobs stables pour vivre.

Toujours par rapport à la France, vous n’êtes pas sans savoir que l’événement métallique de l’année est le Hellfest! Vous avez joué au Furyfest et au Hellfest: vous avez perçu une différence notable entre ces deux événements? Vous aviez déclaré dans une interview présente sur le DVD du Hellfest que vous n’étiez pas du tout un «groupe de festival»: vous pouvez développer? Ça m’avait un peu étonné puisqu’au final, vous avez tout de même participé à de nombreux festivals en Europe…

On a connu quelques douches froides dans les grands festivals, je parle de trucs de la taille du Hellfest. C’est parfois frustrant de jouer entre dix groupes de NY hardcore et de brutal death, sans «vibe» commune. Jouer 25 minutes en plein jour à 10 mètres du public, c'est pas terrible. Mais j’adore l’ambiance des festivals et on a eu plein de très bonnes expériences.


Ce nouvel album est, sans aucun doute, l’une des sorties les plus attendues de 2010. Après plus de 15 ans de loyaux services, vous avec ressenti tout de même de la pression pendant la composition des nouveaux morceaux? Le temps qui s’est écoulé depuis la sortie de «Terraformer» a mis à rude épreuve la patience de votre public…

Notre patience en tout cas a été mise à rude épreuve. Il a fallu digérer le départ de Jeremy (Taverne) parti se consacrer à Mumakil et intégrer successivement trois nouveaux membres, leur apprendre les titres, faire des concerts, huiler la machine. Trouver un mode opératoire pour la compo et l’arrangement de nouveautés n’a pas été sans mal. On a passé quelques mois à avancer dans le noir, avec des idées ici et là mais rien qui ne ressemble à un album. Les choses ont fini par se mettre en place. A un moment on s’est dit qu’il fallait passer la deuxième sinon on ne le ferait jamais, ce nouveau disque. Quand on a appris que Didier serait père en février, on a booké le studio en janvier!


L’enregistrement de ce nouvel album est l’occasion pour vous de retravailler avec l’incontournable Serge Morattel! Pourquoi n’avez-vous pas décidé de retourner enregistrer avec Jérôme Pellegrini? Quelle relation entretenez-vous avec Serge?

Incontournable c’est le mot. Jamais vu quelqu'un de plus impliqué, passionné et surtout patient que Serge! C’est le trésor ultime pour un groupe. Je le connais depuis plus de vingt ans, quand il jouait dans un groupe avec mon frère. C’est non seulement un super ingé-son mais un musicien talentueux, guitar hero et chanteur au grain «chris cornellien»! Musicalement, je partage énormément de choses avec lui, du Genesis des seventies au metal le plus bourrin. Il connaît Knut de l’intérieur, il comprend notre esprit musical mieux que quiconque et nous a vus passer par tous les états. Je me demande comment on a pu se passer de lui si longtemps. A l’origine «Terraformer» devait être fait chez lui mais la démo qu’on avait réalisée chez Jérôme nous a paru tellement bonne et spontanée, enregistrée en un week-end, qu’on s’est dit «pourquoi tout refaire à zéro en studio?» Avec le recul je pense que le mastering aurait pu être plus poussé, et qu’avec les approches si différentes qu’il y a dans cet album il aurait gagné à être plus «produit». Mais je l’aime aussi comme ça, il correspond à l’état d’esprit du moment, zéro prise de tête et vite emballé contrairement à «Challenger» qui avait été un chantier long et difficile.


Dans une interview faite pour Versus Mag, Didier avait déclaré, suite au fait qu’il y avait beaucoup moins de chant sur Terraformer que sur Challenger, que «Actuellement, j’ai aussi d’une certaine manière atteint ma limite technique. Vocalement, je ne sais pas trop quoi faire d’autre que le chant screamo agressif et donc on ne sort pas vraiment de cette émotion-là. Je ressens maintenant le besoin d’exprimer d’autres choses». C’est toujours le même état d’esprit qui prime actuellement? Devons-nous nous attendre à une plus grande présence d’électronique pour le nouvel album?

Didier: La configuration du groupe a totalement changé entre l’enregistrement de «Terraformer» et celui du nouvel album. «Terraformer» a été composé en petits groupes par des gens qui se connaissaient et/ou faisaient de la musique ensemble depuis 10 ans voire plus. La venue de nouveaux membres de Knut a amené de nouvelles envies et énergies. Il y a pas mal de morceaux rapides qui demandaient du chant sans qu’on se pose la question comme à l’époque de «Terraformer». Pour diverses raisons, j’ai peu contribué au côté électronique de Knut dans cette dernière évolution du groupe. Les morceaux et les envies du Knut actuels sont dans un registre plus «guitares»… à mon avis.


Le line-up a connu quelques changements ces dernières années. Pensez-vous que ça se ressentira sur les nouveaux morceaux, étant donné que ça reste, sauf erreur de ma part, principalement Roderic qui compose?

Roderic: Oui ça se ressent nettement. L’apport des autres est présent à tous niveaux, écriture, arrangements, son.


Vos textes sont connus comme étant abstraits. Est-ce que la prise de quelconques stupéfiants, permettant d’atteindre ces fameux niveaux de conscience supérieure, peut expliquer cette «abstraction»? Les textes de votre prochain full-length continueront-ils sur ce chemin?

Didier: Non, pas vraiment. Comme je l’ai dit plus haut les envies ont changé. Pas mal de nouveaux morceaux vont à 2000 à l’heure, avec plein de riffs et de rythmes alambiqués. J’ai donc pris une direction contraire avec le chant: back to basics. Les paroles sont assez crues et directes. Je l’ai dit récemment en rigolant à Roderic: je suis le dernier gardien du minimalisme dans ce groupe.


Toujours au rayon des déclarations récentes, vous avez annoncé qu’une version LP de «Challenger» allait (re)sortir sur Division Records. Pourquoi avoir choisi ce label? Comment êtes-vous venus à travailler avec cette nouvelle équipe? Que représente pour vous ce label phare de la scène helvète? Un artwork différent est-il prévu?

Roderic: Il sort chez Division car ce sont eux qui nous l’ont proposé – en gatefold et heavy vinyl. Enfin s'il veut bien arriver ce putain de disque!! Ils semblent motivés et on se connaît bien puisque ce sont notamment des membres de Rorcal qui ont repris les commandes du label.


Toutes vos sorties sont (quasiment) sold-out et ont (souvent) fait l’objet d‘une réédition. Malgré cela, et la notoriété internationale que le groupe possède, est-ce encore difficile pour vous, techniquement et financièrement, de faire de la musique, de partir en tournée, etc.? Pensez-vous avoir atteint, pour le style musical «extrême» dans lequel vous évoluez, une sorte de «limite»? Comprenez par là que, sans compromis qui rendrait votre musique plus «accessible», un niveau de notoriété supérieur semble difficilement atteignable…

Nos disques sont sold out, du moins «Challenger», car les quantités n’ont jamais été énormes, pas la peine de fantasmer :) Knut est condamné à rester un groupe au «succès d’estime» et ça ne nous surprend pas. On n'a jamais eu d’ambition commerciale avec ce groupe et ça ne va pas changer. Pas l’ombre d’un hit single ou d’une partie «chantée» donc t’es pas près de nous voir chez Nagui ou sur VH1.


Je me décide, enfin, à conclure cette interview fleuve, je ne voudrais pour rien au monde être tenu responsable si le prochain album venait à sortir en 2012... Merci sincèrement d’avoir pris le temps de répondre à (toutes) ces questions… c’était un honneur de vous interviewer. En espérant que vous ayez pris un peu de plaisir à y répondre. Les mots de la fin sont à vous!

Incroyable, cette interview est terminée. Tu vas nous manquer.

Site web.
Myspace.

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ULVER

Live Report, Genève (2010)



« The rest is Silence »


    L’un des événements de l’année en Helvétie: à peine remis de la soirée Ventura/Kruger (« un concert à s’en faire littéralement péter la tête contre les murs »), le rythme infernal imposé par les Dieux du Hard continue, impassiblement. La scène extrême des Alpes est ce soir réunie, tout le gratin épicé s’est donné rendez-vous à Genève pour une mission tout à fait particulière et nouvelle: assister à un concert d’Ulver… et quand on s’engage dans ce genre de folie, il s’agit de ne pas faire les idiots. Et déjà, avant même que le spectacle ne commence, des signes apparaissent, indiquant que la situation pourrait très bien nous échapper.

    Suivant à la lettre et avec le sourire les prescriptions du Docteur en Chef, c’est sous médocs, et pourtant en retard, que j’attends à l’entrée du Théâtre de l’Alhambra dans une file d‘attente somme toute sympathique. Il est certain que Tilburg n’est pas Genève en terme de shopping atypique: Attila Csihar viendra nous demander si nous pouvons le dépanner. Au risque de se faire estampiller le coin de la gueule par ce schizo-boy, et malheureusement, ce sera impossible pour ce soir mec et, de toute manière, te connaissant, je suis sur que t’en as déjà bien trop pris. Curieux. C’est la première fois que je me rends dans cette salle/théâtre: mon comparse, qui a eu la chance d’y voir le duo très disco-funky KTL/Earth, m’assure que c’est l’endroit idéal pour ce genre de musique introspective… pourquoi pas? Pourquoi pas. Oui mais dans l’idéal, nous aurions pu siroter quelques bières et s’en griller quelques unes/uns, confortablement avachi dans ces sièges rouges de qualité supérieure d‘origine contrôlée, mais la sécurité de la salle semble en avoir décidée autrement, ainsi soit-il.

    Assis au tout premier rang, les lumières s’éteindront avant même que l’ouvreuse n’ait le temps d’arpenter les allées pour nous vendre quelques sucreries colorées et pétillantes. Attila arrive seul sur scène avec sa toge du dimanche (-> Sunn O)))-Day) et entame le show de son nouveau, et énième, projet: Void Ov Voices. Un nom aussi révélateur ne semble en rien étonner lorsqu’on a en mémoire ses récentes vocalisations: autant je trouve ses prestations live dans Mayhem risibles (la dernière tournée en date en compagnie de Pantheon I fut l’une des meilleurs comédies de l’année), autant avec Sunn O))), vu quelques semaines auparavant à Lausanne (je suis encore d’ailleurs toujours en mode « vibreur » par leur faute), je trouve qu’il a un talent certain pour sortir des sonorités insortables, surtout en soirée. Ce n’était donc qu’une question de temps avant qu’il ne monte un projet avec cette configuration. Seul sur scène disais-je, il mettra en place et progressivement des morceaux grâce à un ingénieux système de boucle qui lui permettra de superposer une quantité incroyable de sons produits par ses diaboliques cordes vocales. Formidable. Le résultat est étonnant, on se demande s’il a vraiment oser faire ça, et pourtant il semble le faire. Le rendu final laisse entrevoir certains bourdonnements faits par la Sunn O))) Company, avec néanmoins une puissance moindre. Je pense d’ailleurs à ce niveau-là que quelques DBs de plus n’auraient pas été de refus, tout du moins pour moi. À celui qui le souhaitait, cette superposition de voix et de cris aurait très bien pu se révéler être intensément menaçante, surtout lors de ses incantations ou de ses chants grégoriens. Me concernant, la menace n’a été que partielle: j’avoue avoir décroché à certains moments, allant même jusqu’à me demander si Sir Attila n’était pas entrain de nous faire un joli numéro de play-back. Ces multiples couches s’assemblant et se superposant tellement bien et parfaitement, à la dixième de seconde prêt (peut-être même centième de seconde), que je me suis demandé s’il n’était pas, au final, entrain de nous rouler joliment dans la poudre blanche. Intéressant en somme, sans être transcendant néanmoins à cause de certaines longueurs et aspects trop minimalistes: égorger une chèvre durant le show aurait, par exemple, démoniaquement pimenté cette affaire. Avec un set oscillant autour des 35 minutes, cette mise en jambe, assise, a au moins eu le mérite, d’une part, d’éveiller la curiosité d’un public frétillant d’impatience et, d‘une autre part, de me confirmer que ce mec en avait effectivement trop pris dans sa vie, distillant ainsi les regrets de notre rencontre quelques minutes auparavant. Ce mec n’est vraiment pas net, je l‘avais bien vu dans ses yeux.

 

« Quand on parle du loup on en voit la queue »

    Par chance, le matériel d’Ulver est déjà installé sur scène: si Attila peut partir sur les routes avec sa petite Smart (micro, toge, table de mix et caleçon de rechange dans le coffre), une tournée d’Ulver semble requérir une organisation tout autre, plus proche d’un cirque itinérant et de ses 33 tonnes pour transporter l‘ensemble de la logistique. Une des raisons de cette interminable attente de les voir sur les routes? Assurément, le batteur Jørn Sværen déclarait d‘ailleurs il y a peu que c‘était une folie organisationnelle (un digital mixer de compét’ à cause du nombre de pistes dont ils ont besoin, un projecteur adapté pour une large projection sur scène, etc.). Quoi qu’il en soit, tout est ici ce soir soigneusement installé, et lorsque les premières notes de « Eos » (morceau ouvrant l’angélique Shadows Of The Sun) résonnent dans ce magnifique théâtre, les doutes se dissipent: Seigneur Dieu à quatre pattes, il n’y a pas de ceinture sur ces foutus sièges! Le voyage initiatique de la compagnie aérienne Ulver tient notre vie entre ses instruments. Le son est parfait d’où je suis, je plonge immédiatement dans l’univers cotonneux du groupe, presque post-apocalyptique par les vibrations qu‘ils mettent en place. Six âmes errantes, mellifères à bien des égards pour mes conduits auditifs, sont confortablement installées sur scène. Presque dommage: la présence inutile d’un DJ (?!), avec casque autour du cou et autres canons de la sous-culture dancefloor, aurait très bien pu être remplacé par un second batteur comme lors de leur premier concert au festival de littérature de Lillehammer (Norvège) en mai 2009, ce n‘est pas moi que ça aurait dérangé. Concernant cette date d’ailleurs, un bootleg est disponible depuis quelques mois maintenant. Daniel O’Sullivan, qu’on peut également retrouvé dans Æthenor et Guapo, jouera aussi bien du clavier, de la basse que de la guitare, naviguant d‘un poste à l‘autre tout au long du set. Le chanteur Garm, bonnet visé sur la tête et qui semblait avoir la tête prêt du bonnet (je ne serais pas aller le chatouiller celui-là), est celui qui m’a le plus déçu par sa prestation: si les lignes, complexes, de chant étaient en général fidèles à la version studio, je l’ai trouvé trop en reclus sur scène, par rapport à son rôle dans la musique d’Ulver… ainsi soit-il. Mais outre ce jugement des plus subjectifs, les voir enfin sur scène fait chaud au cœur et aux oreilles. Les visuels sont juste magnifiques: on passera aussi bien à des paysages désertiques et arides du Shadows of The Sun, qu’à des officiers nazis de la seconde guerre mondiale (?!), qu’à  l’œil d’un « grand frère » orwellien nous dévisageant étrangement durant de longues minutes.


    Le concert est à l’image de la discographie du groupe: sacrément hétérogène en terme d’ambiance. Si leur période où ils vénéraient encore les blastbeats ravageurs et autres pentagrammes a évidemment été absente du set (saviez-vous que Euronymous avait demandé à Jørn H. Sværen d’écrire certaines paroles du De Mysteriis Dom Sathanas?), toute leur période trip-hop/ambient virtuose laisse tout de même entrevoir un panel d’ambiances assez folles et disparates: ils nous gratifieront par exemple d‘un « In The Red » et d‘un « Opetaror » du Blood Inside sorti en 2005 ou encore d’un « Funebre » et d‘un « Let The Children Go ». Si vous êtes fan absolu du combo, je suppose que ce n’est que du bonheur, me concernant, j’ai parfois trouvé la transition d’atmosphère un peu rude. Rien n’est laissé au hasard, ces mecs savent précisément où ils vont: si généralement je n’apprécie pas que tout soit millimétré et programmé à l’avance, dans le cas d’Ulver, je ne vois pas comment ça pourrait en être autrement. Malgré leur très faible expérience du live, on voit qu’ils se sont sérieusement investis afin de ne rien gâcher de cette expérience. Effet « médocs + siège de théâtre », l’heure qu’ils passeront sur scène ne durera en réalité bien moins. Leur départ de la scène, sur le coup, ressemble vaguement à de l’humour: pourtant non, le concert est déjà terminé, ce moment de plénitude céleste est déjà terminé. Il est donc temps de s’égosiller, de faire chauffer les paumes des mains, d’exiger un rappel, après tout. Tout le groupe remontera bien sur scène, mais seulement pour nous avertir qu’ils n’ont pas de morceaux à jouer pour un rappel: paresseux de musiciens. Évidemment, l’atterrissage est un peu rude, la transition avec la réalité un peu trop sec. Mais rapidement la sagesse reprend le dessus: pas de médisances d’éternels insatisfaits, il n’y a pas lieu de bouder ce plaisir de les avoir vu en live. Mais, peut-être, étions-nous en droit d’en attendre un peu plus venant de leur part, quantitativement parlant… ainsi soit-il. Le merchandising du groupe est littéralement assaillis par le public à la sortie du concert, et il y a de quoi! Toutes les sorties du groupe, sur le label Jesper Records géré par leur chanteur, sont vraiment magnifiques… mais malheureusement magnifiquement chers, aussi. Un moment cher en tous les cas à mes yeux, content d’avoir pu enfin croiser ces virtuoses sur scène. Leur présence à l’édition du Hellfest 2010, on murmure accompagné de Sunn O))) (ils ont un projet studio commun, sur le point d’être finalisé à la seconde même où j’écris ces quelques lignes) irait presque jusqu’à me convaincre de recôtoyer du metaleux analpha-bètes par milliers. Néanmoins, il est certain que les conditions de ce soir-là, ce théâtre et tout le confort qui en découle, est loin d’être anodin dans l’appréhension de ce type d’événements. S’ils décident de se reproduire sur scène, vous savez maintenant quel conseil j’aurais à vous donner: immanquable.

.caedes



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EARTHLESS

Rhythms from a Cosmic Sky (2007)



Dans le ciel de la nuit, un ruban de douce lumière s’étire à travers les constellations d’Orion, Persée, Cassiopée, du Cygne, de l’Aigle, du Sagittaire, du Centaure et de la Carène. Par nuit claire, loin de cette affreuse pollution lumineuse des grandes mégalopoles, le spectacle est à la fois beau et angoissant. Les Grecs de l’Antiquité croyaient que ce « cercle de lait » était la route qui conduisait aux cieux. Earthless le croit aussi. 


Si le big-bang du groupe remonte à 2001, il faudra tout de même attendre 4 longues années avant que leur premier full-length soit lancé dans les confins de l’Univers, en mode géostationnaire. Ce « Sonic Prayer » fut déjà à l’époque (une ère lointaine où Facebook et Myspace n’existaient pas encore) une de ces nébuleuses extragalactiques, sensuellement dément. Sorti discrètement sur le label de Matt Anderson, Gravity Records, ils côtoient l’élite de la scène de San Diego (Heroin, Black Heart Procession où l‘on y retrouve Mario Rubalcaba, The Locust, Evergreen, etc.) dès leurs débuts cosmologiques. Le rayonnement était à l’époque surtout à rechercher du côté de « Lost In The Cloud Sun », véritable condensé du génie interstellaire accumulée par toute l’armada space-rock/psychédélique des années 60/70’s.

Ce « Rythms from A Cosmic Sky » continue exactement où ils nous avaient lâchement abandonné au bord d’une de ces autoroutes galactiques, en pleine ascension. Le forme reste la même avec ces deux pistes dépassant la barre des 20 minutes, seul l’ajout discutable de cette cover de The Groundhogs (groupe de blues anglais formé aux débuts des années 60) pourrait ternir cette pépite extra-terrestre. Par rapport aux normes qui nous sont familières, de nombreuses planètes sont extrêmement éloignées. Pourtant, il serait possible de les atteindre toutes, en utilisant des groupes spatiaux plus ou moins traditionnels (Ahkmed, Rosetta, Farflung, Ocoai, Naam, etc.). Dans ces voyages où l’unité de mesure est l’année lumière, ce deuxième album de Earthless est l’un des plus incroyables par son intensité et la ligne stellaire qu‘il emprunte. La communion de ces trois âmes déchues des voyages temporels est assez incroyable: Isaiah Mitchell tisse des nappes de soli démentiels sur une base rythmique impassible et déterminée. Cette incroyable branlette de manche (soyez pour l’abstinence!) a une tendance, habituellement, assez incroyable à m’énerver au plus au point. Pourtant, là, toujours sur le fil du rasoir entre composition et improvisation, la magie s’opère d’elle-même, dès la première écoute, la magnificence de cette pluie de notes scotchant l‘auditeur au fond de son siège. Pourtant, là encore, la longueur des morceaux pourraient se révéler indigeste: il n’en est rien, il y a cette virtuosité à toujours capter l’attention de l’auditeur, de ne jamais le laisser se perdre dans ce voyage cosmique initiatique. Les riffs s’étirent inlassablement, tout en gardant le côté catchy/groovy stonerien d’un groupe comme Karma to Burn. Le jam n’est jamais bien loin, mais l’osmose parfaite entre ces trois mecs est, quant à elle, toujours incroyablement prégnante. Ça rock incroyablement bien: le morceau « Godspeed », qui ouvre l’album, avec ces cinq moments à la fois distincts et complémentaires (Amplified > Passing > Trajectory > Perception > Cascade), est une ode à la folie pure. Totalement instrumentale, sauf la dernière piste/cover plus standard, l’absence de voix n’est pas un de ces choix résultant de cet implacable raisonnement « coût/avantage », mais une terrible évidence. Leur signature sur l’excellent Tee Pee Records (Ancestors, Naam, Black Math Horseman, Graveyard, Karma to Burn) n’est pas anodin: entre apprentis cosmonautes, le dialogue est possible.

Goddard, dans son article historique Méthode pour atteindre les altitudes extrêmes, publié en 1919, aurait forcément mis l’accent sur Earthless pour les recherches sur les hautes atmosphères. À la fin de l’article, presque comme dans une réflexion de dernière minute, il aurait mentionné le fait que seul l’esprit peut divaguer dans l’espace infini, confirmant ainsi l’épitaphe inscrit sur la tombe de Tsiolkovsky, avant même la petite promenade de Neil Armstrong en 1969: « L’homme ne restera pas toujours sur la Terre ».


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ROSETTA/BALBOA

Project Mercury (2007)



Martyrisé par d’infâmes enseignants depuis ma plus tendre enfance, ils n’ont fait que de me ressasser la même phrase, inlassablement, pendant toutes ces années: « Structurez vos propos jeune homme, structurez! ». Un tel acharnement marque. Structurer, classer, classifier, ordonner, hiérarchiser, inventorier, ranger et… pourtant, ça n‘a jamais été un tel bordel. Voici LE registre lexical qui met en émoi « l’homme banal, soumis » de Boris Cyrulnik, celui qui « veut toujours être le premier de la classe ». Mais fini le temps des contraintes, je ne veux plus être le premier de la classe… et je ne veux plus faire parti d’aucune classe d’ailleurs. Choose your future. Choose Life!

Choose a Job.

Pardon? Oui, j’ai terminé. Oui, je me calme. Est-ce que je vais m’y remettre? Oui, bien sur que oui. Je m’atèle de suite à la rédiger, excusez cet impétueux désir de révolte, j’ai des relents de crise d’adolescence parfois. Oui Monsieur, si ça persiste, je prendrai (le) soin de calmer mes ardeurs. Le  message est passé. Plus que clair oui, veuillez m’excuser…


Project Review.

Introduction:
L’idée de faire un Split s’est rapidement imposée pour les deux formations: amis de longue de date, le projet s’est cristallisé en 2007. Si la réalisation d’un split pour Rosetta est une première, Balboa avait déjà tenté l’expérience en 2005 avec Nitro Mega Prayer (formation nipponne de Screamo) et avec Aussitôt Mort en 2006 (limité à 500ex.), splits sortis sur l’intéressant LevelPlane (Envy, Coliseum, Giant, Saviours)… qui n’est autre que le label étant à l’origine de ce split. Les présentations faîtes, et introduites, passons à l’analyse, structurée, de ce Project Mercury.

I. Balboa, l’œil du Tigre.
Balboa est à mes yeux et oreilles, malgré le fait que la formation soit plus âgée que Rosetta puisque formée fin 2001, un groupe qui se cherche encore une identité propre et singulière. Les trois morceaux présents sur ce Split en sont une preuve flagrante, rappelant ainsi les errements de l’EP « Manifeste Cannibale » et l’approche screamo de leur Split avec les abattus d’Aussitôt Mort. Le premier morceau, « Primitive Accumulation », débute sur une approche psychédélique, qui n’est pas sans rappeler les intenses U.S. Christmas. Le tourbillon hypnotique laissera cependant rapidement place à… une curieuse crise d’épilepsie. Complètement barré, voir punk!, la fin du morceau rappellera la fougue d’un « Kyoto », formant au final quelque chose de bien trop disparate. Mais comme dirait un célèbre boxeur, « c’est pas fini tant que la cloche n’a pas sonné! », donc pas d’avis prématuré… et voyons ce qu’ils réservent pour la suite. « Kaddish », avec près de 10 minutes, relèvera la barre avec son post-rock. Certes plus conventionnel, le groupe prend néanmoins le temps de se poser, de composer quelque chose d’homogène, de mettre en place une/leur atmosphère. L’apparition, légère et délicate, de chant clair nous rappellera, a posteriori, les parties de chant (très!) toolienne de Zodiak (groupe comportant du Rosetta et du Balboa dans ses rangs). Morceau en somme intéressant, mais qui, et là c’est à vous de voir si c’est une qualité ou un défaut, laisse, encore!, entrevoir une nouvelle facette du groupe. Le troisième, et dernier morceau, « Planet of Sums », évoluera plus dans un domaine screamo « habituel et conventionnel», avec quelques envolées soniques sur la fin de très bonne facture. Efficace, bien foutu, il me semble, et à mon humble avis, que les Balboa devraient creuser et continuer dans cette direction/approche musicale. Des bonnes idées qui, en somme, ne demandent qu’à être un peu plus canalisées pour former des morceaux, et a fortiori des albums, plus cohérents.      

II. 2007, l’Odyssée de Rosetta.
Si chronologiquement, ce Split est bien entendu à placer entre The Galilean Satellites et Wake/Lift, musicalement, ces deux morceaux (et dans une certaine mesure, également le morceau « Project Mercury ») sont clairement et indubitablement le lien entre les deux albums, le moyen de comprendre et d’interpréter le travail fourni sur le Wake/lift. L’auditeur qui passerait d’un album à l’autre sans prendre en compte ce Split se verrait être dans l’incapacité de comprendre totalement la musique de Rosetta, comme s’il manquait une pièce à ce complexe puzzle. Les hostilités débutent avec le morceau “TMA-1″, qui n’est autre… qu’une référence au film 2001, L’Odyssée de l’Espace et au cratère Tycho Magnetic Anomaly. C’est à partir de ce moment que les ricains vont commencer, véritablement, à s’épanouir et à épanouir l’auditeur dans les sphères célestes du post-rock, proche d’un Explosion in th Sky ou encore d’un This Will Destroy You. Morceau totalement instrumental, l’auditeur va pouvoir s’immerger totalement dans ce nid douillet de coton. Les paysages brumeux du Wake/Lift sont ici clairement testés, la velouté des nappes de guitare hypnotisant celui qui souhaite bien l’être. Le voyage spatial continue sur “Clavius”: si les cris de Michael Armine (re)font leur apparition, les mélodies suaves et hypnotiques entraînent l’auditeur dans des sphères vierges de tout aliénation. L’auditeur devra parfois tendre l’oreille, comme s’il devait également participer pour faire pleinement parti du voyage. Les mélopées hypnotiques reviennent inlassablement, le jeu de batterie propre à Rosetta rythme l’introspection (seul le son de la caisse claire me titille(ra) un peu les oreilles). On tient là l’un des meilleurs morceaux de Rosetta. L’écoute de ces deux morceaux peut laisser croire à l’auditeur qu’il vient de découvrir de nouveaux paysages vierges. Si l’expérience, intense, dure plus d’une vingtaine de minutes, elle pourra néanmoins se poursuive soit à l’écoute du morceau commun « Project Mercury », soit avec l’intégralité du Wake/Lift, ou Rosetta reprend exactement là ou il avait laissé son auditeur.

III. Le projet Gemini, Appolo et… Mercury.
Rosetta a été, dès son premier full-length, un groupe à part et atypique. Il aurait été donc naïf de croire que le groupe aurait « simplement » partagé un Split avec Balboa, sans y apporter quelque chose d’inhabituel… pour ne pas dire extra-ordinaire. Le dernier morceau a donc été composé communément par les deux formations, rappelant ainsi le Split Ascension des Kehlvin/Rorcal (Division Records / Sigma Records) ou celui d’Isis/Aereogramme, sorti sur le très intéressant label néerlandais Konkurrent (Motorpsycho, The Black Heart Procession, Tortoise) qui s’amuse, avec un certain plaisir, à confronter dans un studio deux groupes différents pour enfanter, en un laps de temps limité, un ou plusieurs morceaux. Quoi qu’il en soit, ce morceau « Project Mercury » est la réunion sonore des deux formations, et après une écoute, il en ressort clairement que c’est Rosetta qui a le plus marqué de sa patte ces quelques minutes de musique. Le morceau est excellent, même si l’auditeur pourra regretter la présence pas assez marquée de Balboa. Le groupe, selon moi, se cherchant encore en quelque sorte, n’a pas su s’imposer et imposer son identité et a préféré faire en sorte que ce soit Rosetta qui tire les ficelles, en se mettant volontairement en marge. Ceci dit, cela n’enlève en rien le savoir faire des deux formations, ce morceau, par sa beauté et son élégance, en étant la preuve formelle.


Conclusion: 
L’intérêt de ce Split réside principalement au près de Rosetta, ces/ses nouveaux morceaux permettant, comme je l’ai déjà souligné, de faire le lien entre ses deux premiers full-length. Le morceau commun se révèle être, quant à lui, plus réussi/intense qu’intéressant. Balboa ne s’y exprimant pas de manière assez prononcé, l’auditeur devra plus creuser du côté de Zodiak (et son « Sermon » sorti en 2008 sur Translation Loss, pas transcendant mais pas dégueux) pour trouver un réel mixte musical des deux formations. Pour conclure, soulignons la forme, après le fond, que ce Split existe en version CD et en version double LP (gold et silver). Un achat intéressant, voir obligatoire pour les fans de Rosetta, qui (vous?) permettra de voyager à un prix encore plus attrayant que les compagnies Low cost.


Choose the Project Mercury.

Freddie M. aka .caedes

CHRONIQUE:

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NOISE MAG

Interview (2010)



Hello Olivier ! Merci, à nouveau d’avoir accepté cette interview : en espérant qu’on prenne tous un peu de plaisir à te voir être arrosé. Avant d’aller plus loin, tu peux brièvement te présenter ? Tu as, par exemple, suivi une école de journalisme dans ta fougueuse jeunesse pour en arriver à ce poste de rédacteur en chef ? Ou cette possibilité/opportunité n’est apparue que plus tardivement ? Musicien frustré, sinon?
Olivier Drago: Non, pas d’école de journalisme, juste une grande passion pour la musique, la presse musicale et un heureux concours de circonstances. Aux alentours de 1999-2000 j’étais étudiant en DEUST technologies de l’information et de la communication, on m’a alors demandé de mettre en ligne une page perso sur laquelle j’ai commencé à chroniquer quelques disques. L’Internet se popularisait et la presse musicale rock française se trouvait vraiment en piteux état : Best n’existait plus, Rage venait de s’arrêter, Rocksound commençait sa longue descente aux enfers, Magic me semblait trop axé pop, Rock ‘n’ Folk trop mainstream/people et les magazines metal encore vivants avaient beaucoup perdu de l’ouverture d’esprit qui les caractérisait durant la première moitié des années 90… Seule option donc : Internet, et en particulier les webzines américains et anglais… Peu à peu ma page perso s’est transformée en webzine avec plusieurs rédacteurs, des amis pour la plupart et quelques connaissances faites via Internet. Le nom du webzine reprenait celui d’une émission de radio animée par des amis et moi durant sept ans sur Beaub FM à Limoges : No Brain No Headache. Le webzine, lui, m’a occupé pendant quatre ans jusqu’à ce qu’un jour un (pseudo) éditeur parisien me contacte. Le bonhomme, à ses dires nostalgique de Rage, avait pour projet de monter un magazine dans le même esprit, mais avec un supplément DVD. Il me demandait de lui monter une équipe. Ce que j’ai fait en conservant une partie de celle de NBNH et d’autres amis rédacteurs pour Obskure.com et Melodick.com (deux autres webzines limougeauds) ou ex-rédacteurs du fanzine Kérosène. Nous avons sorti trois n° de Velvet, dix n° de Versus (Vs) et aujourd’hui nous en sommes au 14ème n° de Noise. A chaque fois nous sommes tombés sur des éditeurs sans aucune expérience du métier, qu’on qualifiera plus volontiers de petits escrocs du dimanche, ce qui explique les changements de nom. Musicien frustré ? Pas le moins du monde. J’ai du mal à faire mes lacets, alors jouer de la guitare…

2. T’es un peu le chef d’équipe d’une « dream team » en ce moment. Comment s’est constituée l’équipe rédactionnelle actuelle ? Ce sont majoritairement des collaborations qui existaient déjà à l’époque de Versus Magazine ?

Une dream team qui se transforme souvent en « nightmare team » pour la secrétaire de rédaction, les graphistes et moi-même au moment du bouclage. ;) Certains me suivent depuis No Brain No Headache (Elodie et Emilie Denis, Jeremy André et le graphiste Arnaud Pedandola) et d’autres depuis les tout débuts de Velvet (Catherine Fagnot, Emmanuel Guinot, Emmanuel Hennequin, aussi rédacteur chez Rock ‘n’ Folk, D-side et Rockhard) et le graphiste Eric Chancelier) en 2003. Le reste de l’équipe s’est monté au fur et à mesure au gré de rencontres (Françoise Massacre, Bertrand Pinsac, Lelo Jimmy Batista, aussi rédacteur chez Tsugi et ex-Kérosène, Lorène Lenoir, Alexis Laffillé, aussi rédacteur chez Hard Rock Magazine, Michael Rochette…) ou de retrouvailles (Jérôme Reijasse, un Limougeaud d’origine, ex-Rage et actuel Rock ‘n’ Folk) sur Paris. Je suis entré en contact avec d’autres via Internet (Bil, Hazam Modoff) après être tombé sur leur webzine/blog (Nextclues, Heavy Mental…) d’autres m’ont contacté (Benjamin Rivière, Thierry Skidz, Philippe Petit, Fabien Thévenot, Gilles Garrigos, aussi rédacteur chez Rock ‘n’ Folk et directeur de la Tannerie à Bourg-En-Bresse, Olivier Badin, ex- Hard ‘n’ Heavy, Rolling Stone et Rock Sound), d’autres encore étaient des amis de membres de l’équipe (Arnaud Lemoine, Patricia Débias, Stéphane Leguay, ex-Elegy), etc., voilà en gros, vu le nombre de collaborateurs, j’arrête là….

3. Comment arrives-tu à travailler avec telle ou telle personne ? Les connais-tu tous humainement ? J’ai cru comprendre que tes rédacteurs étaient disséminés un peu partout, et pas seulement à Paris.
Oui, effectivement : Paris, Lyon, Limoges, Le Mans, Bordeaux et même Philadelphie et Mexico ! Je ne sais pas si Internet tue la presse, probablement, à petit feu, mais un magazine papier comme Noise ne pourrait pas exister sans le web, pour des raisons évidentes, au vu de cette dispersion géographique de l’équipe. Je n’ai encore jamais rencontré Gilles Garrigos et Patricia Debias, ni Fabien Hein, un ex-collaborateur, tous les autres si par contre.

3 et ½. Quelles sont, pour toi, les qualités principales qu’il faille avoir pour être un bon rédacteur au sein de Noise? Privilégier la forme sur le fond, ou vice-versa? Avez-vous une limite de caractères pour chaque chronique?
Difficile de répondre à cette question, chaque membre de l’équipe a ses qualités et ses défauts dans le cadre du travail… Ah, si, il est indispensable de ne pas être vénal. Ah ah ah. Disons que pour le nombre de caractères par chronique, il y a un écart conseillé, 1500-3000 signes, ce qui est déjà énorme comparé à la plupart des autres magazines musicaux, mais certains rédacteurs ne peuvent pas s’empêcher de dépasser la limite des 3000… On est plutôt souple de ce côté-là, comme vous pouvez le constater…

4. Ce qui, me semble-t-il, est révélateur avec cette « dream team », c’est que même si chacun a plus ou moins une « spécialité », ça n’empêche pas néanmoins qu’untel chronique ou interviewe tel artiste de tel style, du fait de sa culture musicale générale souvent incroyable. Comment le partage des tâches se met-il en place à chaque numéro ?
Chaque rédacteur me propose des interviews/articles/dossiers/chroniques en fonction de ses coups de cœur et de l’actu du moment et j’accepte ou non. En sens inverse, je tiens au courant l’équipe des venues promotionnelles d’artistes que je juge intéressants, et libre à eux de se charger d’une ou plusieurs des interviews ou pas. Je leur envoie des listes de disques à chroniquer en fonction de ce qui me parvient, ils choisissent, et je distribue en essayant de choisir la personne la plus à même de se charger de l’article. Certains reçoivent directement des promos des maisons de disques et m’envoient leurs listes. Nous chroniquons aussi des disques que nous achetons. 


5. Comment se met en place le sommaire d’un numéro? Comment arrivez-vous à choisir d’interviewer tel ou tel artiste? Des propositions personnelles de la part de tes rédacteurs, des impositions indiscutables de la part d’un intolérable rédac’ chef, des « suppositions » émises par les labels, de la poudre qui transite sous les tables, etc.?
Un mélange d’un peu tout ça, sauf la poudre (ou alors je ne suis pas au courant)…

5 et ½. Et concernant la couverture du mag’ ? C’est un choix collectif ou c’est toi qui décide de qui fera la couv’ ? Chaque fin d’année, tu proposes à un artiste/graphiste de faire la couverture, pourquoi ce choix ? Comment, par exemple, es-tu arrivé à travailler avec Sylvain/Synckop pour le dernier numéro en date ?
Pas de règle là encore. Parfois je décide seul, parfois je demande conseil aux autres. Il arrive aussi que nous ne sachions pas quel artiste mettre en couverture, parce qu’aucun album ne nous semble sortir du lot, parce que l’interview n’est pas assez conséquente, etc., parce que choisir nous fait chier, les raisons peuvent être nombreuses. Pour le n°14 je voulais mettre Blakroc en couverture, mais même sachant cela, ils n’ont pas daigné nous répondre. En second choix, il y avait Justin Broadrick, mais il ne veut pas donner d’interview par téléphone et une panne de routeur l’a empêché de répondre à nos questions par mail à temps… Sylvain avait déjà créé quelques graphismes pour certains de nos dossiers par le passé. Peu de temps avant le bouclage je l’ai croisé en ville et il m’a fait part de son envie de travailler de nouveau pour nous, je l’ai donc contacté quelques jours plus tard pour lui demander de réaliser notre couverture, vu le résultat je ne regrette pas.

6. La ligne directrice de Noise est à la fois floue (on peut aussi bien passer de la folk au grind en moins de deux pages) et pourtant cohérente dans le sens où le sommaire colle aux attentes d’un public écoutant aussi bien de la noise, qu’un peu de metal ou du shoegaze, etc. Tu penses qu’il y a, actuellement et en France tout du moins, un seul public bien précis (donc éclectique) qui constitue le lectorat du mag’ ? Ou, au contraire, vous touchez aussi bien de la collégienne excitée par un The XX que par un vieux métaleux alcoolique, peut-être même motard !, n’écoutant que du Thrash depuis 20 ans ?
J’aimerais bien le savoir… Quand tu fais un magazine, tu as un peu tendance à croire, naïvement, que tes lecteurs te ressemblent, alors que pas forcément. Il nous faudrait vraiment faire un sondage sérieux à ce sujet… La ligne éditoriale est floue, c’est vrai, elle n’est souvent dictée que par nos goûts du moment… Le modèle reste Rage : ado j’étais heureux de pouvoir lire un magazine ouvert à la fois sur l’indie rock, le metal, le hip hop, l’electro, etc., un éclectisme qui n’est même pas proposé par la plupart des webzines ou fanzines de nos jours, ou très rarement… Humm, le vieux metalleux fan de thrash doit certainement lire Rockhard ou Hard Rock magazine ou bien se contenter de ses vieux disques sans se soucier de la presse actuelle, je mise donc plutôt sur la collégienne fan de The XX, même si à mon avis ce groupe touche une population plus âgée (il parait aussi que les collégiens ne savent plus lire, dixit un membre de la rédac, prof de français). Une chose est certaine, le gros de notre lectorat est constitué de 25-35 ans, des gens dont l’éducation musicale s’est bâtit durant les années 90.

6 et ½. Justement, les années 90. Vous accordez une place certaine aux groupes de cette décennie… et parfois il peut arriver qu’on vous le reproche. Une forme de nostalgie de votre part ou c’est pour vous, en quelque sorte, un moyen de redonner une seconde jeunesse à certains groupes de cette époque ?
Je ne vais répondre qu’en mon nom : j’adore la presse musicale, adolescent je dévorais les magazines, j’étais du genre à entourer au stylo les chroniques des albums que je voulais acheter, à les lire et les relire en attendant que les disques commandés arrivent enfin, ce genre de trucs. Les choses ont beaucoup changé, désormais on peut télécharger ou écouter instantanément n’importe quel album ou presque, mais j’espère que de nos jours encore il reste des gens qui prennent le même plaisir à lire un magazine rock. Une des raisons pour lesquelles je fais ce métier, c’est ça : faire perdurer ce plaisir et le transmettre… J’aime donc, dans cette logique, avoir au sommaire de Noise les groupes qui me faisaient rêver ado. Et j’ai de la chance, ils font plus que jamais l’actualité en ce moment, car toujours en activité, suite à une reformation ou non… Après, nous attachons tout de même de l’importance au fait de saisir l’air du temps, de refléter le présent des musiques qui nous intéressent, le fait est que nombre de ces groupes des nineties en sont partie intégrante.

7. De ce que je perçois, il y a un engouement croissant autour du mag’… preuve d’un certain succès. Ton comptable est d’accord avec moi ? Mon libraire oui en tous les cas, furieux à chaque fois de ne pas avoir eu le temps de lire le magazine en entier par ma faute, et obligé d’en recommander pour renflouer les rayons. Le nombre d’exemplaires vendus à chaque numéro s’élève à combien ? Tu peux parler en puissance de 10, j‘ai tendance à m’y perdre sinon.
C’est aussi l’impression que j’ai, nous avons augmenté le tirage à partir du n°9 (Dälek) et les ventes ont bien grimpé à partir du n°10 (Sonic Youth)… En ce qui concerne les chiffres, je ne préfère rien dire pour la simple et bonne et bonne raison que tout le monde ment à ce propos, et dès lors que tu donnes tes véritables chiffres de ventes, tu passes pour un minable. Par hasard, j’ai pu connaître les vraies ventes de certains magazines musicaux français et nous sommes dans la bonne moyenne, aux côtés de Hard Rock, Elegy, D-side, Magic, Xroads, Tsugi et consorts…

7 et ½. Bon… sans donner tes véritables chiffres alors, à combien approximativement s’élève cette « bonne moyenne »? Ça ressemble plus à un « une dizaine de milliers d’exemplaires » ou à un « actuellement, notre part de marché représente un français sur deux »?
A ton avis… ;)

7 et ¾. Quelle est ta relation avec les autres magazines musicaux ? Vous vous sentez dans une optique de « concurrence » ou vous vous doutez bien que chacun touche un public particulier, et qu’il n’y a donc pas à s’en faire ?   
Je connais ou croise des gens d’Elegy, Hard Rock et Tsugi, très peu des autres magazines musicaux en fait… Chacun a son créneau oui, donc non, pas véritablement de concurrence…

8. Combien y a-t-il de salariés dans la Noise Company ? Quelle est la différence entre un rédacteur en chef et un directeur de la publication ? Vous avez des locaux ou chacun est chez soi, et tout va bien ainsi dans le meilleur des mondes ?
Depuis le n°9, un salarié et deux demi-salariés, avant ça, tout le monde était bénévole. Nous avons des locaux, mais qui ne servent qu’à entreposer les magazines et dans lesquels je me charge de la paperasse. La plupart du temps chacun travaille chez soi.

8 et 1/6. Me concernant, je n’ai pas été élevé par Rage mais par Hard’n Heavy. Ce qui m’impressionnait quand je dégustais leurs pages, c’est que parfois certains de leurs rédacteurs se retrouvaient en Allemagne pour un « Studio Report » ou allaient à Bergen pour un festival de musiques diaboliques. Vous pouvez vous permettre ce genre de folies? 
C’est de plus en plus rare (à part pour Rock ‘n’ Folk), mais oui il nous arrive de faire quelques voyages de presse (Health interviewé à New York, Dinosaur Jr, Municipal Waste ou Sunn o))) à Londres, les Young Gods à Bruxelles, etc.) ou de couvrir des festivals étrangers (Dour, Coachella, Roadburn, Supersonic…), parfois à nos frais, parfois non.

8 et 1/2. A quoi ressemble pour toi une journée « type » ? Tu dépasses allègrement le quota des 35 heures par semaine ?
Avec un métier tel que celui-ci, difficile d’évaluer le nombre d’heures de travail… Je me rends à un concert : travail ou plaisir ? J’écoute un disque, travail ou plaisir ? Tout dépend du concert, tout dépend du disque répondront certains…

8 et 4/5. Et, justement, quel est ton quota d’articles, en moyenne, par jour ? T’arrive-il d’être confronté à la page (Word) blanche? Si oui, comment fais-tu pour pallier cette baisse de régime ?
Difficile à dire, j’écrivais beaucoup plus lorsque je n’avais pas à gérer la paperasse, les abonnements et le reste… Comme nous sommes tous plus ou moins procrastineurs, les papiers sont souvent rédigés sur une période de deux semaines avant le rendu à l’imprimerie. Le reste du temps c’est session envois, paperasses, préparation d’interviews et interviews, écoute des disques, etc. Jamais souffert de la page blanche encore…


9. J’ai appris, récemment, que c’est toi qui t’occupais des abonnements. Là encore, à titre indicatif, combien de personnes sont abonnées à Noise ? Prendre un abonnement chez vous est vraiment un moyen de vous soutenir, financièrement ? Il semblerait que les abonnés reçoivent le magazine (un peu) tardivement, du fait que ce soit toi/vous qui gère l’envoi. Tu as des idées pour résoudre ce souci ? Faire péter une bombe dans un bureau de Poste, en guise d‘avertissement ? (NDLR: I’m not terrorist, robot!)
Oui oui, de plus en plus je m’occupe d’un tas de choses. Les premiers temps, je ne faisais qu’un travail de rédacteur en chef/journaliste : gérer l’équipe, distribuer le travail, établir le sommaire, gérer le relationnel avec les maisons de disques, écrire des articles, des chroniques, faire des interviews. Désormais je m’occupe aussi des envois (abonnements, commandes sur Internet, envois des disques promos aux journalistes), de l’achalandage des disquaires (nous vendons le magazine chez certains), des partenariats, des concours, du site web, de la paperasse (factures, etc.), des pubs secteur musique, des relations avec l’imprimeur, etc. En ce qui concerne les abonnements, oui, nous recevons lesexemplaires destinés aux abonnés au mieux deux jours avant la mise en kiosque, il me faut deux ou trois jours pour tout préparer/envoyer (il y a un tri préalable à effectuer, les éditeurs presse jouissent d’un tarif préférentiel, mais doivent en contrepartie faire une partie du boulot de routage des postiers) et la poste met en général trois ou quatre jours pour acheminer. Le gros des abonnés le reçoit donc entre quatre et sept jours après la sortie, mais il y a des ratés (souvent à Limoges d’ailleurs) et parfois les magazines mettent dix ou quinze jours à arriver… Mais là nous n’y pouvons rien, c’est du ressort de la poste. Mais, bon sur plus d’un millier d’envois, je n’ai qu’une quinzaine de mécontents qui se manifeste, et on trouve toujours une solution aux problèmes, ça va…Après, oui, les abonnements nous aident énormément, puis l’abonné gagne tout de même trois n° gratuits, un CD cadeau et reçoit le magazine chez lui, en retard certes, mais le reçoit tout de même.

10. La gestion des abonnements, c’est la partie la plus « chiante » de ton job Ou alors ce sont les crises de foie causées par d’infâmes petits-fours lors de ces folles réunions dans les bureaux de la Noise Company ? Ou alors est-ce que c’est… qu‘est-ce que ça pourrait bien être en effet? Un job idyllique, nan ?
Oui, les abonnements, la paperasse, le stress des bouclages, avoir dû gérer avec des éditeurs véreux, mais bon je ne me plains pas, c’est ce que j’ai toujours voulu faire.

11. Certaines nuits avant la parution d’un nouveau numéro sont-elles plus blanches que noires ? Ou tout est soigneusement et méticuleusement bouclé/emballé/pesé à l’avance ? Le fait d’être un magazine vous permet-il d’être pris plus au sérieux par ces branleurs de musiciens et, par exemple, de répondre aux questions de l‘interview dans les délais ?
C’est le chaos total. Mis à part moi, tout le monde travaille en parallèle, évidemment, beaucoup en freelance, avec du taf qui peut tomber à n’importe quel moment, bref les bouclages sont rudes et les changements de dernière minute fréquents. Le nombre d’interviews annulées est assez conséquent, nous avons d’ailleurs une nouvelle rubrique à ce sujet « Missing In Action » qui fait état de tous les articles passés à la trappe, en expliquant pour quelles raisons. Interviews par mails : on ne reçoit pas les réponses à temps, ou elles sont tellement minables que nous ne les publions pas. Interviews de visu ou par téléphone : elles peuvent être annulées au dernier moment pour une multitude de raisons, légitimes ou non. Parfois, ça peut aussi être de notre faute…

11 bis. D’ailleurs, concernant ces interviews par mail : quelle politique avez-vous au sein du mag’? Tu estimes que ce genre d’articles est à bannir (du fait de leur caractère « minable » par exemple) ou que, ma foi, bien préparée et avec un peu de bonne volonté de la part de l’interviewé, le résultat peut avoir de l’intérêt ?
Non pas du tout, certaines interviews réalisées par mails peuvent être excellentes comme certaines interviews réalisées de visu peuvent être catastrophiques. L’autre jour Olivier Badin, me racontait que du temps de Hard ‘n’ Heavy il leur arrivait d’en faire par… fax !
   
12. L’idée de paraître mensuellement vous a traversé/traverse l’esprit ? Ou, et ça rejoint alors ma précédente question, un numéro de Noise ne pourrait pas se mettre en place en un lapse de temps si court ?
Oui, oui, passer en mensuel, ça devait se faire au début de Noise. Mais il faut se rendre à l’évidence, ça nous est impossible avec une équipe de bénévoles. Ceci dit, d’autres magazines y parviennent, mais non, ce n’est pas pour nous en l’état actuel des choses.

Treize. Quel est ton avis sur les webzines ? As-tu un regard critique sur ces médias (médiocrité ?), ou tu les perçois plus comme un complément ? Les envisages-tu sur le court terme comme des concurrents à la presse papier (et non, je ne pense pas que ce soit déjà le cas) ?
Je sais qu’aucun webzine ne me convient véritablement, ils sont tous assez monomaniaques, axés metal/hxc, pop, goth, je pioche donc à droite à gauche, par contre je tombe parfois sur quelques blogs dont l’éclectisme fait plaisir à voir. Quant à savoir si le net tue la presse papier, je serais bien incapable de répondre. Certainement… En revanche, il n’y a jamais eu autant de magazines musicaux en kiosque – logique donc que chacun vende moins – en France, lesquels subsistent tout de même… Je ne sais donc pas trop où on va. Certains restent attachés au format papier, sans renier le net, d’autres jugent inutile de dépenser 5 ou 6 euros alors que tout est à disposition gratuitement… Personnellement, je suis un grand consommateur de presse papier.

14. Je t’aurais également bien interrogé sur l’état de santé de la presse (musicale) papier française… mais faudrait-il encore qu’elle existe. Je me questionne de plus en plus sur l’utilité, actuelle, d’une chronique d’album. À l’heure où il faut plus de temps pour lire un article que pour se procurer l’album en question, penses-tu que cet exercice soit amené à disparaître ? Vois-tu encore une réelle utilité à chroniquer ?
J’adore la musique, mais j’adore aussi lire des chroniques d’albums, et je pense que c’est le cas d’une grande majorité de fans de musiques. Il faut bien que l’acheteur (ou le « téléchargeur ») soit guidé, mis au courant des sorties, attiré vers un artiste par le biais d’une description, d’un avis, d’une comparaison. Dans un monde sans chroniques de disques, nous serions juste confrontés à des listes de noms d’artistes sur lesquels il nous faudrait cliquer au hasard pour écouter quelques titres et se faire un avis ? Si c’est ça le futur…

14 bis. J’émets quelques réserves sur le fait que les fans de musique aiment lire des chroniques, et particulièrement celles qui sont sur la Toile. Pour avoir travaillé pour quelques webzines, à chaque fois les « statistiques » étaient sans appel: le temps moyen passé sur une page pour un article était toujours de quelques secondes. D’ailleurs, et également, tu vois comme ils sont perdus lorsqu’il n’y a plus de note à la fin de la chronique. C’est une question que vous vous posez, ou que vous vous êtes posée? Cette « légitimité » a noté un album?
Que viennent-ils faire sur un webzine s’ils ne lisent pas au moins quelques chroniques alors ?
Ah oui, les notes à la fin des chroniques, quel débat ! C’est juste une indication de plus pour le lecteur. A entendre certaines personnes, il ne faudrait pas de notes, pas de comparaisons avec d’autres groupes, pas d’étiquettes… Moi, j’aime tout cet attirail du chroniqueur…


15. Le live-report est devenu anecdotique dans vos pages. Malgré quelques exceptions (au hasard... la double page Roadburn 2009), c’est une rubrique qui a disparu. Pourquoi ce choix ? On perçoit une volonté d’apporter du neuf dans vos pages (KillYourTV, Lost in Translation, etc.), je me trompe ?
Nous avons choisi de les retirer du magazine pour gagner de la place, jugeant plus approprié de les faire paraître sur le site du magazine, pour coller à l’actualité. Mais il est vrai que ces derniers temps, nous n’en avons pas posté beaucoup, par manque de temps en fait…
Oui, le magazine ressemble un peu trop à une succession d’interviews et de chroniques, nous avons du mal à garder certaines rubriques, mais on y travaille, pour rompre une certaine monotonie, mais ce n’est pas toujours évident.

16. À propos des chroniques, quelles sont les relations que vous liez avec les labels et leurs manageurs diaboliques ? Sans sortir les grands mots (comme… au hasard… disons… connivence), vous ressentez parfois un peu de « pression » de la part de tel ou tel label ? Vous les envoyez se faire foutre quand ils se ramènent avec leur portail web et leurs codes d’accès pour « économiser » l’envoi de CD promo cartonné ?
Non, aucune connivence, vraiment, peu d’amitiés ou de relations privilégiées, même s’il est plus agréable de travailler avec certains que d’autres. On bosse beaucoup avec Differ-ant (distributeur d’un tas de bons labels : Ipecac, Southern Lord, Constellation, Jagjaguwar, Temporary Residence, Exile On Mainstream, Southern records, Manimal vinyl, etc.), Beggars (Rough Trade, Beggars Banquet, Matador) ou PIAS (Relapse, Thrill Jockey, Sub Pop, Domino…) et de plus en plus rarement avec les majors hormis EMI. En ce qui concerne les promos streaming, c’est vraiment devenu la spécialité des labels metal, les labels indie pratiquent très peu pour l’instant…

17. La publicité dans Noise, de par sa faible présence, c’est un choix de votre part ou il est « facile » pour un magazine de trouver des partenaires publicitaires ? C’est une part non-négligeable de revenu pour un magazine ?
C’est là que le bât blesse ! Je me charge des pubs musiques, mais je déteste ça et vu l’état du marché de la musique… Certains magazines fonctionnent ainsi : à chaque n°, ils font le tour des labels en se renseignant sur leurs « artistes prioritaires » du moment, c'est-à-dire ceux pour lesquels le budget pub est le plus conséquent, et établissent leur sommaire en fonction, car bien souvent dans ce cas, interview = pub. Une façon de faire qui arrange bien tout le monde. On ne fonctionne pas ainsi, car bien souvent, ces artistes prioritaires (au hasard Lacuna Coil, Boys Noize, Kasabian) ne nous intéressent pas. Autre problème : le flou de notre ligne éditoriale ; les labels metal préféreront annoncer dans la presse metal, avec laquelle ils entretiennent des relations plus constantes, les labels indie/pop privilégieront les Inrocks et les majors Rock ‘n’ Folk, deux magazines qui vendent beaucoup plus que nous. Les labels que nous traitons régulièrement n’ont généralement pas de moyens ou bien se foutent royalement du marché français (HydraHead par exemple). Depuis peu, on s’en tire un peu mieux grâce aux pubs d’alcool, il y a vraiment un travail à faire de ce côté-là. Disons qu’en gros, nos ventes couvrent nos frais, les pubs c’est du bonus.

18. Parmi ces centaines d’heures à retranscrire des interviews, quels ont été tes meilleurs souvenirs/rencontres ? Des déceptions aussi, et peut-être, parmi toutes ces rencontres ? Tu penses pouvoir être lassé/fatigué de la musique sur le court/moyen/long terme à cause de ton job ?
Les meilleures : Jaz Coleman de Killing Joke, Justin Broadrick, Mike Patton, The Mars Volta… Pas vraiment de déception en ce qui me concerne en fait. Aucune lassitude envers la musique pour l’instant, j’en arrive juste à un stade où après avoir interviewé trois ou quatre fois le même artiste, je préfère laisser ma place à quelqu’un d’autre pour faire le job. Marre des nouveautés aussi parfois, souvent après chaque bouclage, je me fais une cure de vieilleries…

19. Le fait de connaître humainement un musicien (disons un connard imbu de sa personne, prétentieux, ennuyeux, fourbe, pédant… par exemple!) peut-il t’empêcher d’apprécier à juste titre sa musique?
Je ne suis jamais tombé sur quelqu’un que j’ai détesté…

20. Une question dans la réponse m’échappe pour le moment: comment fais-tu pour vivre en ville, et a fortiori à Paris ? Et, d’ailleurs sur ce point, as-tu vu le film « Noise », avec Tim Robbins ?
Tu veux dire, pour vivre à Paris, financièrement ? Ou à cause du bruit ?

20 et des poussières. Oui, je fais allusion aux nuisances (sonores, visuelles, la faune parisienne, etc.). Tu te verrais habiter ailleurs? Ou cette « proximité » avec les événements parisiens, notamment les fréquents concerts, te convient tout à fait?
Ah oui, je ne voudrais surtout pas habiter ailleurs pour l’instant, en tout cas pas dans une plus petite ville, jamais je ne me suis senti aussi à mon aise qu’à Paris.

20,99. Paris est assurément une grande ville. Et pourtant, mes deux principaux centres d’intérêts sur Paris semblent habiter dans la même rue : assez fou comme coïncidence !! Connais-tu l’Encyclopédie des Nuisances, 74 Rue de Ménilmontant? Je voue une admiration incommensurable pour les livres qu’ils publient…
Non, pas du tout je vais me renseigner...

21. Le souci des webzines... c’est qu’il n’y a pas de limite de caractères qui tienne, et, manifestement, certaines personnes en abusent. Je l’ai dis et le redis: honoré d’avoir pu t’interviewer ! Et merci d’avoir enlargé ma culture musicale, numéro après numéro. En vous souhaitant un avenir radieux... je te laisse le mot de la fin (enfin, n‘oublie pas tout de même de préciser qu‘il n‘y a aucun lien entre cette interview et la chronique de notre compilation... et de ne pas encaisser tout de suite le chèque, merci).
Merci à toi ! Ah pour la chronique, si on ne peut pas encaisser le chèque de suite ça va poser problème…


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